« On peut douter de la portée d’un projet de « reconstruction de la gauche » qui se contenterait de dresser un catalogue de mesures en faisant l’économie d’une réflexion en profondeur sur les représentations et sur les valeurs qui les sous-tendent. C’est tout l’univers mental de la gauche, idées, rêves, langage, images, qui est aujourd’hui anémié, pour des rais ons en partie externes et en partie internes. Non seulement elle est victime du chantage au totalitarisme qu’autorise le triomphe du libéralisme sur le système soviétique comme sur le modèle social-démocrate, mais elle paie d’avoir trop longtemps différé son nécessaire retour critique sur elle-même. Résultat : au moment où ceux qui manipulent les affects des classes moyennes et populaires pour les amener à penser, à rêver et à voter contre elles-mêmes atteignent un niveau de virtuosité et de sophistication inégalé, ceux qui les défendent restent impuissants à se faire entendre d’elles.
Aujourd’hui, il n’y a plus de système capable de rivaliser avec le modèle dominant et les idéaux qu’il met en circulation. L’une des tâches les plus urgentes et les plus passionnantes, pour les années à venir, pourrait être de rassembler tous les éléments épars qui permettraient d’en rebâtir un ; un ensemble de références, d’idées, de représentations, qui tirerait les enseignements des erreurs passées, et qui ne serait pas aussi massif que l’a été le contre-modèle communiste — ce ne serait ni possible ni souhaitable —, mais simplement vivant, cohérent et crédible.
Il ne faut pas se cacher, cependant, que la gauche est mal armée pour cela. D’abord, elle répugne à accorder la moindre attention aux formes (…)elle a tendance à s’enfermer elle-même dans un langage routinier, dans le ressassement de slogans usés qui se limitent à servir de points de ralliement à ceux qui se revendiquent du côté du Bien, avec un souci de renouvellement à ce point inexistant que, pour ma part, si forts que puissent être mon attachement à l’utopie et mon rejet du libéralisme, je me sens aujourd’hui prête à assassiner quiconque viendrait m’annoncer qu’un autre quoi-que-ce-soit est possible ou que je-ne-sais-quoi n’est pas une marchandise. Elle se berce ainsi d’une autosatisfaction un peu courte et oublie que la qualité et la force du langage sont intimement liées à celles de la pensée.
La gauche doit-elle vraiment être cette chambre stérile, cette bulle pasteurisée où l’on se protège de la contamination des discours dangereux et où l’on nie jusqu’aux ambiguïtés et aux turpitudes inhérentes à la nature humaine ? Ne serait-il pas plus intéressant d’en faire un lieu où l’on puisse, certes, se nourrir d’autres formes de pensée et de création — sans se cantonner à celles qui sont officiellement promues comme alternatives ou subversives —, mais aussi, plus largement, un poste d’observation du monde où l’on ne craigne de se colleter ni avec l’ennemi, ni avec ses propres contradictions, et où l’on fasse confiance à l’intelligence et au discernement de chacun ? Un discernement que l’on pourra d’ailleurs difficilement cultiver si l’on ne se confronte jamais à ce que l’on dénonce. »
Mona Chollet, « Rêves de droite », chap. « Portrait de la gauche en hérisson ». Disponible en intégralité ici.
Le livre est à lire dans son entier, mais le chapitre dont sont extraites les citations ci-dessus est indispensable. Pour ne pas dire déterminant. Car il met le doigt là où ça fait le plus mal : le rejet suspicieux de toute notion de « forme » à gauche, et particulièrement dans la vraie gauche (la fausse gauche frelatée étant trop occupée à se bouffer la rate avec des primaires grotesques dont tout le monde se fout).
On me rétorquera que ce qui compte c’est le fond. Que ce sont les questions sociales et économiques qui prévalent, et pas l’enrobage. Que se laisser aller à des « compromis » sur la « forme » est une pente glissante qui risque trop de dénaturer la « nature profonde » du « message ». Et que de toutes façons, on s’en fout, vu qu’Olivier passe bien à la télé…
Sauf que non. Je suis de plus en plus convaincu que mettre de côté les questions de formes d’un haussement d’épaules méprisant n’est pas seulement passer à côté d’innovation stylistiques ; c’est une erreur stratégique majeure. La forme, c’est n’est pas seulement une question de dire les mêmes choses différemment – ce qui serait déjà énorme ! – : c’est tout ce qui peut parler aux imaginaires et aux représentations. Tout un univers mental construit à partir d’idées pour les faire partager à d’autres, à ceux qu’on souhaite convaincre du bien-fondé de nos propositions. Et ce travail n’est pas fait, n’est pas là. Nous ne le faisons pas. Pis : nous n’osons pas…
Combien en connais-je, de camarades, braves et belles et bonnes personnes, intelligentes et cultivées et drôles, capables de traits d’esprit fins et caustiques, qui dans la conversation synthétisent une analyse politique complexe en deux phrases simples et accessibles, avec en plus l’élégance de l’humour…
…qui quand elles se retrouvent devant leur traitement de textes pour écrire qui un tract, qui un texte, peu importe, produisent un brouet infâme de lourdeur et d’illisibilité, qui sera distraitement parcouru par les happy-fews qui sauront décrypter la vulgate qui s’y trouve…
Pourquoi ?
Parce qu’au moment de l’acte d’écriture, qui consiste tout de même à mettre des idées en « formes », une sorte de démon malveillant leur susurre : « Aaaatention ! Pense aux masses ! Pense à la pédagogie ! Pense à la lutte des classes ! Pense au Parti ! Pense aux camarades ! Il y’a une ligne et une façon de dire cette ligne : n’en dévie au grand jamais !!! ».
Mais si ça ne concernait que les tracts, ce serait encore anodin. C’est en fait bien pire que ça. Si on ose un parallèle, le « fond » qui est discours et la « forme » qui est mélodie, il y’aurait une sorte de chanson politique qui parle aux oreilles du pékin lambda, ou en tout cas qui plait à certains, moins à d’autres, c’est pour ça qu’il y’a toutes sortes de chansonniers et toutes sortes de publics.
Nous avons les paroles.
Mais nous n’avons pas la musique.
Et le slam, c’est bien sympa ; mais sans musique derrière, ça restera dans des cercles toujours restreints.
C’est pour ça que tout le travail sur cette forme, sur l’audace de s’affranchir des manières de dire – obscures pour le commun et qui surtout ne lui parlent pas – va encore plus loin que de changer des mots mais est surtout une démarche de repenser comment on voit la politique. Il s’agit rien moins que de chercher à toucher les autres non seulement par un discours de raison ; mais aussi par un discours d’affect. On s’adresse à leur cerveau : il faut parler aussi à leur âme.
Le chantier est énorme. Mais la gauche ne se sortira pas de son ornière actuelle sans intégrer cette donnée fondamentale : le travail sur le symbolique, sur les schémas mentaux, sur ce qui se passe dans les têtes. Le travail qui consiste non seulement à revendiquer du matériel, et aussi à préparer le terrain psychologique à une échelle de masse pour que nos idées germent dans le plus possible d’esprits.
Et pour ça, il faut se mettre en danger.
Sortir des cocons rassurants des cénacles militants, des formules absconses, de nos propres conforts personnels, de ce surmoi paralysant qui nous murmure « Rhoon, non, tout de même, je peux pas dire ça, rhooo, qu’est-ce qu’on va penser… ». En finir une bonne fois pour toute avec l’élitisme militant sclérosé et sclérosant qui tremble dès qu’il est question de faire un pas de côté et se recroqueville dans sa petite famille douillette en proclamant qu’il veut le bien commun…et reste en permanence dans l’entre-soi des camarades. Sortir de nos propres entiers battus en ayant suffisamment confiance en nous et en nos idées pour savoir qu’on ne se perdra pas en route et que les objectifs sont clairement fixés dès le départ.
Et l’objectif, principal, essentiel, c’est partir à la reconquête des esprits. Les rêves de droite nous tuent : il faut créer des rêves de gauche. Recréer un imaginaire progressiste avec ses héros, ses symboles, ses dates historiques, ses victoires et ses défaites aussi, tout assumer, tout mettre à plat, pour repenser une vision du monde de gauche et donner à partager cette vision.
La question de la « forme » va bien au-delà des questions de comment on écrit des tracts ou des billets de blogs : c’est rien moins que la condition sine qua non des victoires futures.
Mots-clefs :Bouquins
ON FAIT QUOI MAINTENANT?