En finir avec la « pédagogie »

Contrairement à une interprétation un peu hâtive, il ne sera pas question ici des débats concernant l’Éducation nationale et ses méthodes. Nous allons voir une autre forme de « pédagogie », possédant une signification spécifique à l’extrême-gauche, et dont il faut se débarrasser le plus vite possible si on veut qu’un jour nos idées gouvernent. Ah, faire de [...]

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Contrairement à une interprétation un peu hâtive, il ne sera pas question ici des débats concernant l’Éducation nationale et ses méthodes. Nous allons voir une autre forme de « pédagogie », possédant une signification spécifique à l’extrême-gauche, et dont il faut se débarrasser le plus vite possible si on veut qu’un jour nos idées gouvernent.

Ah, faire de la « pédagogie »…

Voyez-vous, quand on est militant de l’esstrèmgôche troskiss, il y a des mots comme ça qui ont un sens particulier quand ils sont employés, qui revoient à des corpus théoriques et à des moments de l’Histoire du mouvement ouvrier et qui quand ils sont utilisés par nous possèdent une signification légèrement différente de leur usage courant ; par exemple, « opportuniste ». Qui se contente pour le lambda de vouloir dire « tourneur de veste », ou « qui s’adapte aux circonstances en dépit de toute considération morale ». Et bien en français/trotskyste, « opportuniste » signifie également ça, mais en bien bien plus grave. Vraiment plus grave. Quelque chose comme « tourneur de veste sans morale qui trahit les intérêts objectifs du prolétariat et se fait partant le complice visqueux du Capital dans une optique de collaboration de classe déshonorante ». Ah oui, c’est sérieux, là. Tu traite un trotskyste d’ »opportuniste », ça peut finir très mal. Y compris physiquement, si si.

Et quand on est trotskyste, il faut absolument et à tout prix faire de la « pédagogie ».
Voui.
À savoir : prendre le travailleur exploité et aliéné entre quatre yeux et s’adresser à sa faculté de raisonner pour qu’il comprenne que ses intérêts de classe ne peuvent que le pousser à rejoindre le camp de la révolution permanente, lui faisant ainsi tomber les écailles de yeux dans une prise de conscience d’à quel point avant que d’être pédagogisé, il était tout perdu et faisait n’importe quoi…
Sauf que maintenant il sait, vu qu’on a fait de la « pédagogie ».

Je caricature ? À peine.

Curieusement, figurez-vous que ce genre de démarche n’a bizarrement jamais donné de résultats franchement probants…oui, on se demande pourquoi, hein ?…
Peut-être parce que ce faisant on se place dans une position de prof qui explique la vie à des élèves, oui, peut-être…à cette nuance près que dans une salle de classe, les élèves sont là pour ça, ils n’ont d’ailleurs pas le choix, et il leur est explicitement demandé d’écouter le prof vu qu’on va leur demander des comptes à la fin (examens).
Dans un autre contexte que celui-ci, cette démarche de « pédagogie » s’est contenté de fabriquer à la chaîne de ces fameux militants donneurs de leçons cassants et prétentieux que vous avez tous rencontré un jour, voire que vous avez été vous-même. Etonnerais-je mon monde en avouant que ce fut également mon cas ?

Ensuite, on se rend vite compte des limites de cette « pédagogie », et pour une raison simple : ça ne marche pas. Parce que personne n’a envie de se faire expliquer la vie par un semi-intellectuel qui se pose en détenteur d’un savoir élitiste et qui du coup se permet de prendre de haut le vécu, les expériences et les émotions de son interlocuteur…Démarche d’un rationalisme asséchant, la « pédagogie » a fait plus fuir qu’elle n’a convaincu, et le militant abandonné de se dire que décidément, les masses ne sont pas prêtes à recevoir son message…

Il faut en finir avec la « pédagogie ». Elle est inefficace et n’est qu’une perte de temps et d’énergie. Uniquement basée sur de la démonstration logico-rationelle, c’est une forme de scientisme militant censé s’adresser à une rationalité présupposée de l’interlocuteur, et qui partant infère que les choix et les pensées de tout un chacun ne sont dictés que par des réflexions rationnelles, en occultant tout ce que l’être humain peut être d’irrationnel et d’affectif et en mettant de côté rien moins qu’une bonne moitié de ce qui le constitue. Comme si les choix effectués dans une vie n’étaient que le fruit de cogitations raisonnantes. Comme si il existait une séparation tranchée entre la raison et l’affect quand la simple expérience quotidienne de tous démontre que les deux sont sans cesse intriqués dans des relations d’influence mutuelles.

On me dira que j’exagère. Que je pousse le bouchon. Que ça fait quelque temps tout de même qu’à la LCR quand elle existait, on avait pris du champ par rapport à cette démarche. Certes et sans doute…
Vraiment ?
Lisez un exemplaire de Tout Est À Nous.

Et par pitié, ne venez pas me faire un procès d’intention en pleurant que puisque c’est comme ça, on a qu’à faire du sarkozysme et ne s’adresser que et uniquement à l’émotionnel voire au reptilien, qu’il faut abandonner toute démarche de Science et de Raison et patauger dans un irrationnel manipulé à coup de slogans démagogiques et de storytelling, non, ne venez pas me prendre la tête avec ce genre de conneries, voulez-vous ? Ce n’est pas ce que je dis.

Je dis qu’il faut arrêter d’avoir une vision tronquée de l’être humain en ne s’adressant qu’à sa seule intelligence. Qu’il faut continuer à solliciter là n’est pas la question. Mais en acceptant et en intégrant que l’humain se meut aussi, voire souvent par son imaginaire, par son émotionnel, et que tant que ces imaginaires et ces émotions seront colonisés par les idées de droite, on se heurtera à des murs.

Il faut en finir avec la « pédagogie » et la remplacer par ce qui pourra être une démarche d’éducation politique « horizontale », dans un langage clair et accessible, qui prendra en compte les vécus, les expériences, les désirs et les émotions de ceux auxquels on s’adresse, en partant d’un principe simple : toute volonté d’émancipation ne peut s’accomplir que quand une personne comprend, y compris intimement, que cette émancipation doit passer par une repolitisation de son espace public, certes, mais également une repolitisation du mental, de son espace privé, et que pour cela il lui faut des outils, des concepts, des connaissances. Et lui donner l’envie de se les approprier. Pas les lui donner tout prêts à l’emploi : lui donner envie de se les incorporer.

Chantier énorme si il en est, mais d’une urgence cruciale, puisque j’en suis de plus en plus convaincu : la reconquête politique des imaginaires est la mère de toutes les batailles.

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